
Illustratrice jeunesse et adulte
Peux-tu te présenter ?
Quand mes proches pensent à Ninelle, ils se disent que c’est une personne ouverte d’esprit, déterminée et forte moralement. Mais, c’est parce que je ne leur ai pas montré mes faiblesses, j’ai toujours essayé de paraître forte devant mon entourage. En réalité, je suis le genre de personne à pleurer en silence.
Ce qui me plait dans mon caractère c’est ce côté fort et solide, peu importe ce que je traverse. Je mets du temps à faire confiance. Mon instinct m’a toujours donné raison.
Cela vient de ma mère, c’est une dame de fer, on l’a toujours appelé comme ça. C’est une femme de caractère, peu importe les difficultés, elle fonce jusqu’au bout. Tant qu’elle n’atteint pas son but, elle ne lâche pas.
J’ai toujours aimé ça, être comme elle.
« Je ne voyais jamais ma mère pleurer ou parler de ses sentiments. »
Parles nous un peu de ton pays
Le Congo c’est un pays avec des gens aimables, des bosseurs, des personnes agréables et accueillantes. C’est un pays pas tellement grand, assez petit et avec une population vraiment chaleureuse. Plus chaleureuse qu’en France.
Les quartiers sont tout le temps mouvementés, il y a toujours de l’ambiance. Dans la rue, tu discutes avec des personnes que tu ne connais même pas. Même les insultes de rue sont sans rancune, on finit par rigoler à la fin.
Quels sont tes souvenirs d’enfance ?
J’ai le souvenir d’une petite qui se baladait un peu nue, à danser et courir partout, une petite vraiment capricieuse.
Mes plus beaux souvenirs sont les moments passés avec mon orchestre, les allers retours des répétitions, car on bougeait partout.
Par contre, les moments en famille, ça ne me manque pas.
Quelle est la place de la femme au Congo Brazzaville ?
Actuellement, il y a beaucoup de femmes au pays qui gèrent la maison et aident financièrement le foyer. Quand tu es mère, tu es censée gérer la maison et travailler aussi à côté.
« Les femmes au pays sont des bosseuses, des battantes. Elles ont une place importante et imposante. »
Chez nous, si cela se passe mal au foyer, tu ne peux rien faire à part subir la pression. Même si tu parles de ce que tu vis, on ne peut rien faire pour toi. L’homme a toujours raison, la femme ne peut rien dire et rien faire. Même devant ta famille, si tu exposes le problème, on va te dire « va chez ton mari, tu vas arranger la chose ». Ta famille ne peut rien faire pour toi à partir du moment où tu es mariée, même si tu es battue.
« Même si tu vas voir les autorités, elles ne peuvent rien faire pour toi, on achète les autorités. On va te dire que c’est un problème de couple et on va te renvoyer chez toi. »
Pourquoi es-tu partie de chez toi ?
Je suis partie de chez moi à 23 ans. Je suis partie car ça n’allait pas. J’avais fait mes propres choix mais mon père n’était pas d’accord, je subissais son oppression.
« J’avais des regrets, pas par rapport à l’enfant, car un enfant c’est une bénédiction, mais par rapport à lui. »
Comme le père de l’enfant me faisait vivre un cauchemar au foyer, je me suis concentrée sur le bac et je l’ai repassé, la première fois ça n’a pas marché mais la deuxième fois ça a marché. Je voulais honorer mes parents à tout prix. Malgré mon enfant, j’ai persisté. J’ai vécu 2 ans avec le père, je n’avais pas le droit de parler, je ne pouvais rien faire, il m’insultait et la maison bougeait à tout moment. Je commençais à le haïr, et je ne supportais plus d’être avec lui.
Je me disais maintenant que j’ai le bac, j’ai une passion pour la musique, je dois la réaliser. Je dois faire ce que j’aime. Je me sentais mieux avec mes amies qu’avec mes parents à la maison. Je ne ressentais plus rien pour aucun homme car je me disais c’est le même cauchemar qui va encore se répéter.
« Je me sentais plus en sécurité avec des amies femmes, il y avait cette solidarité féminine. »
« Je me suis concentrée sur la musique pour me sentir mieux. »
C’est là que j’ai connu l’orchestre. Ils ont vu mes talents de danse, donc je faisais des prestations avec eux dans d’autres villes. J’ai créé des liens forts avec les gens de l’orchestre. Je me sentais bien, je n’avais pas de pression, les gens étaient là pour moi, c’était comme une famille.
Quand mon père a su pour l’orchestre, il m’a dit que je ne voulais rien faire de ma vie, m’a insulté et m’a dit que je n’étais plus sa fille. J’ai répondu que j’étais libre de mes choix et que ce n’est pas parce que je fais de la musique que je vais arrêter les études. Mais comme mon père est une personne respectée, il ne voulait pas que je sois dans la musique pour ne pas salir son nom et sa réputation.
« Je lui ai dit mais toi tu as fait ta vie, tu as réussi, tu as pu avoir tout ce que tu voulais, laisse moi aussi faire ma vie, mes propres choix, ce que je veux, toi on t’a pas empêché alors pourquoi tu m’empêches ? »
J’ai eu des problèmes de santé quand je suis partie de la maison. J’avais très mal, je ne pouvais même plus danser. Mon chef d’orchestre m’a dit « tu danses bien mais tu souffres trop ici. » Donc, il m’a aidée pour que j’arrive en France.
« Pour mon père, j’ai raté ma vie mais pour moi je n’ai pas raté ma vie. »
Comment as-tu quitté ton pays ?
Pour moi, le chef d’orchestre c’était comme un père, il m’a dit « tu souffres trop pour ton jeune âge, viens avec moi en France ». Il voulait me faire plaisir et me changer les idées.
Est-ce plus difficile pour une femme de quitter son pays ?
Oui c’est plus difficile, chacune de nous a son vécu, son histoire. Mais, c’est trop difficile de partir quand tu subis une oppression. Pour moi, je me dis que c’est juste la chance qui m’a souri ou peut-être que Dieu a essayé d’être de mon côté.
Je me suis aussi battue, je n’ai jamais baissé les bras. J’ai essayé de rester forte pour mon fils. Quand j’étais sur le point de craquer, je regardais mon fils, et je me disais : comment il va faire ? Il n’a personne d’autre, donc j’essayais de m’accrocher.
« Le but n’était pas de rester en France. Mais après le concert j’ai pensé à ce qu’il pouvait m’attendre là-bas au pays et je me suis dit non je n’y retourne pas. Je ne voulais plus vivre le cauchemar que me faisait subir mon père. »
Comment te sens-tu en France ?
Je me sens bien, je n’ai pas de pression, j’essaye d’avancer, de vivre pour moi. C’est comme une nouvelle vie, un nouveau départ.
« Je ne sais pas comment ça va finir pour moi, mais peu importe ce qu’il peut arriver, je suis là. C’est mieux d’être ici que de supporter la pression là-bas. »
Quelle est l’association qui t’a fait du bien à ton arrivée sur Bordeaux ?
Sur Bordeaux, il y a l’association Entre’autre qui m’a aidé. Ce sont des gens bien, ouverts, agréables, toujours là pour faire du bien. Depuis que j’ai intégré l’association, je m’accroche. Au début c’était juste un stage mais je suis revenue après.
J’ai suivi une formation de cuisine et de fabrication de jus. Il y avait de l’ambiance, c’était comme une compétition entre nous, que le meilleur gagne !
Quels sont tes besoins aujourd’hui ?
Sans titre de séjour je ne peux pas travailler, si seulement je pouvais en avoir un plus tard, ça m’ouvrirait des opportunités, ça me permettrait d’avancer, de faire quelque chose dans la vie.
« La France c’est un pays qui demande de la motivation. La France est faite pour des courageux et courageuses. »
Qu’est-ce qui te donne de la force ?
C’est mon enfant, c’est lui qui m’a donné ma plus grande force, j’essaye d’être dure, de combattre comme un homme pour mon fils.
Et je ne veux plus retourner en arrière. Actuellement, ma plus grande faiblesse, c’est mon enfant, quand il est malade, je ne suis pas bien. Quand il est en bonne santé, j’ai la joie de vivre.
Je suis encore au début de ma vie. Je dois essayer de faire quelque chose de bien de ma vie. J’essaye de viser loin et d’être indépendante. Il ne faut pas désespérer, toujours avoir de l’espoir, ça finira par donner, peu importe ce qu’on vit.
« Ça demande d’être solide et prête à tout de faire ses propres choix. Il faut faire un pas en avant pour voir ce que la vie peut te réserver et vivre pour toi. »
MOTS DE LA FIN
« Tu es un être humain peu importe ton origine, tout le monde est pareil. Il y aura toujours des gens mauvais, pas agréables mais ça n’empêche pas les gens biens de faire du bien. »
