« Lajaward d’Afghanistan »

Artiste et illustratrice
La voix a été modifiée à la demande de la personne interviewée, pour préserver son anonymat.
Peux-tu te présenter ?
Je suis une être humaine. Mais mon identité se définit par le fait d’être une femme. C’est pour cela que j’ai été obligée de quitter mon pays.
Pour la communauté afghane, je suis devenue une étrangère, quelqu’un qui ne respecte pas leurs idées et leurs valeurs. Mes amis ici, ceux qui parlent la langue de mon cœur, m’acceptent telle que je suis.
Je me sens moi-même quand je peux être telle que je suis, sans m’inquiéter pour la longueur de ma jupe, pour la couleur de mon vernis, pour la tonalité de ma voix, pour le choix de mes mots. Je ne veux pas que toutes ces petites choses soient une charge mentale pour les femmes.
« Je suis très attachée à mon histoire, car même s’il y a beaucoup de tristesse, j’essaye de le changer en une force pour en parler. Mon histoire doit être racontée et entendue. »
Pour connaître l’histoire de mon pays, je conseille de lire « Le livre des Rois » de Ferdowsi.
Je vois mon pays comme un dragon qui chasse les filles. Cela vient d’un mythe à Kaboul. On racontait qu’il existait un dragon qui sortait de son terrier à chaque fois qu’il avait faim pour manger une fille.

Parles nous de ton pays

J’ai ramené en France un collier qui vient de Badakhchan. Ce collier est en forme de cœur et quand je le regarde, je vois les paysages de mon enfance.
« En réalité, je n’ai pas choisi d’emmener ce collier en France. J’ai voyagé avec lui, son destin est lié à mon destin. »
Quels sont tes souvenirs d’enfance ?
J’ai le souvenir de la famine et des difficultés pour mes parents à trouver à manger. Tous ces souvenirs prennent le dessus sur les bons moments passés en famille.
J’ai grandi trop vite. Quand on est une femme dans un pays musulman, on est obligé de grandir vite. J’entendais toujours « tu es une fille, ne fais pas ça, mais fais plutôt ça ».
Je me souviens aussi des autres enfants qui nous jetaient des fruits en criant « Vous vous êtes des Hazaras ! ».
« Je me souviens de la manière dont mes parents nous ont protégé. La résistance est un symbole de véritable pouvoir. »
Quelle est la place de la femme en Afghanistan ?
Notre combat c’est la culture conservatrice. Les croyances patriarcales sont très enracinées dans le pays. Les femmes doivent combattre ces idées racinées dans le pays pour pouvoir éduquer les enfants.
« On résiste pour pouvoir vivre. »
Quand es-tu partie de chez toi ?
La première fois j’avais entre 5 et 7 ans, j’ai les images en tête, mais je n’ai plus la notion du temps. J’ai le souvenir de mon père en voiture qui arrive en pleine nuit et de ma mère qui nous réveille et qui nous dit « allez on monte dans la voiture, on part ! ». Je ne savais pas où on allait mais on a traversé les montagnes.
La deuxième fois, on est monté en pleine nuit dans une grande voiture avec plusieurs familles. Avec d’autres enfants, on se cachait derrière des paquets de farine. Je me souviens d’un moment où la voiture s’est renversée au milieu du chemin. Je me suis retrouvée sous plusieurs paquets de farine de 50kg sans pouvoir respirer.
Arrivés au Pakistan, les enfants ont été séparés des parents. On a été envoyé avec un inconnu pour notre protection. J’ai compris plus tard que c’était par précaution, pour éviter de mourir tous ensemble s’il arrivait quelque chose.
En Iran, mon père a tenté de nous inscrire à l’école. Mais, on nous a dit que ce n’était pas possible d’inscrire les filles afghanes réfugiées dans les écoles publiques.
C’est toujours difficile de quitter son pays. Mais pour moi, c’était la séparation avec la maison de mon enfance où j’ai grandi qui a été difficile.
« Mon pays n’a jamais été ma maison. A la maison, je pouvais être moi-même, mais dès qu’on ouvrait le portail de la maison, c’était l’insécurité qui prenait place. »
Quelle est ta relation avec le voile ?
J’ai rien contre le voile, c’est juste un choix, si on l’aime on le met. Moi, j’ai jamais voulu le mettre. Quand j’étais petite, ma mère mettait un petit voile en soie, c’était traditionnel mais pas obligatoire. On voyait son cou, son visage, une partie de ses cheveux, c’était coloré et tellement beau. Mais dans les grandes villes, on était obligé de porter un voile.
« Quand je mettais quelque chose sur ma tête, mon identité changeait. Je devenais étrangère dans mon propre pays. »
Aujourd’hui, l’Afghanistan est une immense prison et les femmes ont besoin d’un refuge. Or, si elles viennent demander l’asile en Europe et qu’on les oblige à ne plus porter le voile, c’est la même chose, c’est brutal et violent.
« Obliger une femme à porter le voile ou obliger une femme à ne pas porter le voile, c’est la même chose. Une femme qui a grandi en portant le voile, ça fait partie de son identité. »
Comment te sens-tu en France ?
La France est devenue mon pays parce que c’est là que j’ai commencé à comprendre ce que cela signifie d’avoir un pays même si je n’en ai pas la nationalité. La France m’a donné tout ce que mon pays d’origine ne m’a pas donné.
« C’est Bordeaux et c’est la France qui m’a choisi. Je n’ai eu aucun choix. J’ai dû rester et déposer ma demande d’asile. »
Comment s’est passée ton intégration ?
Je serai toujours reconnaissante des assistantes sociales du Centre d’accueil pour demandeurs d’asile (CADA) et de l’association MANA qui organisait des ateliers pour les femmes pour nous aider à libérer la parole. En arrivant en France, j’étais enceinte. A travers ces ateliers, on pouvait évoquer nos craintes d’être maman pour la première fois. Ça m’a beaucoup aidé et ça m’a permis d’entendre les peurs des autres mamans qui venaient de différents pays.
« C’étaient des moments de partage entre femmes d’un peu partout dans le monde. Même si on parlait différentes langues, les émotions étaient les mêmes. »
Je suis restée 1 an et demi au CADA. C’était difficile car ce n’étais pas un choix volontaire de tout laisser derrière moi et de recommencer à zéro.
Mais, c’était un refuge pendant une période de transition. C’est aussi là qu’on a commencé a avoir des amis et une grande partie des amitiés qu’on a aujourd’hui ont commencé là bas.
Qu’aimerais-tu dire aux femmes afghanes réfugiées en France ?
Pour les femmes afghanes, l’intégration est plus difficile car beaucoup n’ont jamais appris à être autonomes. En plus de devoir s’intégrer dans un nouveau pays, elles doivent aussi apprendre à vivre seule. Cette idée de virilité est très imposante chez les hommes afghans qui essayent de contrôler les femmes même ici en dehors de l’Afghanistan.
« J’aimerais dire aux femmes afghanes qu’ici, la question de virilité, c’est face à la loi, et non pas aux hommes afghans. »
Elles n’ont jamais connu l’indépendance, elles ont toujours étaient sous l’ombre d’un homme. Elles ont besoin d’un coup de main pour pouvoir démarrer une nouvelle vie. Ce n’est pas facile pour le pays d’accueil de déconstruire ces stéréotypes.
« L’indépendance c’est le début de l’intégration. »
As-tu trouvé ton identité ?
Ce parcours d’exil a changé beaucoup de choses en moi. Mes croyances ont évolué, et je suis fière de cela, de ne pas être restée figée sur des idées que j’ai construites à un moment donné de ma vie.
Mon enfant est né dans un nouveau pays, j’essaye de lui donner une vie dont moi j’ai été privée. Je me focalise sur le positif, c’est aussi une manière de tenir debout.
C’est important que mon enfant soit intégré dans son pays car il n’a pas d’autre pays. Je veux qu’il apprenne les valeurs de la France comme la protection qu’elle m’a offerte. Moi, je veux lui transmettre ma résilience et l’amour du persan.
Quels sont tes projets ?
Plus tard, j’aimerais devenir fonctionnaire dans le domaine culturel et éducatif. Ce qui me bloque, c’est la naturalisation, c’est un parcours très long. J’ai commencé les démarches il y a 4 ans.
« Pour moi c’est l’intégration qui justifie la naturalisation. Qu’est ce qu’il faut faire de plus pour lever cet obstacle ? »
MOTS DE LA FIN
« Ce qui est important c’est d’être humain, on est tous pareil. Le ciel est bleu, le même bleu pour tout le monde. On ne choisit pas où on naît mais on peut profiter de la nature de la même manière peu importe quel pays, quel endroit dans le monde, on est tous pareil. »
