Illustration de l'interview

Abibata de Djibouti

Illustration de l'interview
Drôle d’Elisa
Graphiste et illustratrice

Peux-tu te présenter ?

Je m’appelle Abibata, je viens de la Côte d’Ivoire et je suis en France depuis 2021. Mes proches disent de moi que je suis gentille, très active et franche. J’aime faire pleins de choses, j’aime beaucoup apprendre aussi. Quand je ne connais pas, je vais chercher à comprendre.

Avant quand je n’avais pas d’enfant, j’aimais beaucoup me promener, faire les magasins et la cuisine. Depuis que j’ai un enfant, j’aime prendre mon temps avec lui, quand je ne travaille pas.

Qu’est-ce que tu aimes chez toi ?

Parles nous un peu de ton pays

Ce que j’aime en Côte d’Ivoire c’est l’ambiance. Même si tu as des soucis, tu penses à autre chose avec l’ambiance. Les ivoiriens aiment beaucoup la danse et taquiner aussi. Ils vont venir te trouver et si tu es triste, ils vont tout faire pour te faire rire.

En Côte d’Ivoire, il y a plusieurs cultures, il y a beaucoup d’ethnies, au moins une soixantaine. Chacun a sa culture. Moi, par exemple, je suis Sénoufo. Toutes les ethnies s’entendent bien car avec le français on arrive à communiquer facilement.

À la maison, il y a les langues maternelles et paternelles. Il y aussi le dioula, c’est une autre langue que beaucoup de personnes parlent. Moi je parle le dioula, car tout le monde le parle, même en France. On se comprend même si on n’est pas de la même culture. Les maliens et les guinéens comprennent aussi le dioula.

Quelle est la place de la femme en Côte d’Ivoire ?

« La place de la femme en Côte d’Ivoire c’est dans la cuisine et faire des enfants. »

Tu peux avoir 6 ou 7 enfants très jeune. T’es enceinte et t’as encore des enfants à quatre pattes. Tu n’arrives même pas à t’occuper d’eux. En Afrique, c’est pas la femme qui choisit de faire des enfants, c’est le mari qui fait des enfants quand il veut.

Avec les jeunes de mon âge, on voit que la vie est dure donc on essaye de penser à nous d’abord avant de faire des enfants. À travers les réseaux sociaux aujourd’hui, je vois que ça a changé, c’est mieux par rapport à avant. Mais pas dans les villages malheureusement.

J’ai une copine au pays avec qui je parle tout le temps, elle va bien, elle est mariée et elle a un enfant. Je lui ai demandé combien d’enfants elle voulait, elle m’a répondu :

« Pas maintenant parce que je travaille, je veux me concentrer sur l’enfant qui est déjà là. »

Être une femme aujourd’hui

« Je suis une femme, je ne vois pas la différence avec les hommes, ils travaillent, je travaille, le métier qu’ils font, je peux le faire aussi avec une formation. »

Pourquoi es-tu partie de chez toi ?

Je suis partie à 14 ans avec ma tante. La décision ne venait pas de moi mais de ma tante. C’était très dur. On a beaucoup souffert en route.

« Je suis partie avec ma tante mais je suis arrivée seule ici. Je ne savais pas qu’on allait en France, je l’ai seulement su en route. Elle pensait à mon avenir mais malheureusement elle n’est pas arrivée jusqu’au bout. »

« Ici, je suis libre de ma vie. Là-bas, on décide pour toi. »

Même pour les vêtements, si je porte quelque chose de court, on va me juger, alors je suis obligée de me cacher. Les gens vont dire que je vends mon corps alors que c’est juste un habit. Si tu es une fille, tu dois faire ci, ça. On te parle de mariage dès ton plus jeune âge.

Pour les garçons aussi c’est difficile car ils subissent une pression, notamment si tu n’es pas né dans une famille riche, et aussi par rapport à leur maman. Ils doivent tout faire pour mettre leur maman à l’abri, alors ça les amène à voler ou à traverser la mer.

« Si j’avais su ce qui m’attendait sur la route migratoire, je ne serais jamais partie de chez moi, et j’aurais affronté ce qui m’attendait au pays. »

C’était moins pire que la traversée car j’aurais pu mourir. Aujourd’hui je parle, mais si j’étais dans la mer, je ne parlerais plus. C’est mieux de ne pas tenter, c’est très dur, s’il y a une autre solution pour venir ici c’est mieux, moi je ne conseille pas la mer. J’ai passé 5 jours dans la mer et c’était très dur. Si tu comptes faire ça un jour ne me le dis pas, je ne préfère pas savoir.

Il y en a qui dorment dans la rue mais à travers les photos ils font croire qu’ils vivent bien. C’est une question d’apparence. Moi je dis la vérité à mes copines, certaines me croient et d’autres non.

« Je leur dis ici aussi c’est dur, si je ne travaille pas je ne mange pas, si je veux manger ce que je veux, porter les habits que je veux, il faut que je travaille. »

Mes familles

Les gens d’ici, c’est ma famille. Je n’ai pas oublié ma famille en Côte d’Ivoire mais ce n’est pas la même chose. C’est deux familles différentes.

« Ma grande sœur m’appelle souvent et m’encourage. Elle est fière de moi, me dit toujours de prendre soin de moi, et de toujours penser à moi d’abord et le reste ça viendra après. »

Les personnes âgées

En France, il y a beaucoup de choses qui me surprennent, notamment avec les personnes âgées car je travaille avec eux en tant qu’auxiliaire de vie.

Chez nous, au pays, les personnes âgées ne sont jamais seules.


Le seul problème là-bas c’est l’argent mais l’argent ne fait pas tout. Si tu es entouré de tes proches ça va. Ici, ils sont seuls et la solitude c’est dur.

« Encore aujourd’hui, dans mon métier, c’est dur quand je ferme la porte d’une maison et que je sais que la personne sera seule tout le week-end. »

Les préjugés

Certaines personnes pensent qu’on est là pour les aides, qu’on profite. Je me bats contre ça. Je leur dis :

Il y a beaucoup de personnes qui accusent les étrangers. Même dans mon métier, il y a des personnes âgées qui ont peur quand c’est la première fois qu’ils me voient. Mais moi, j’ai autant peur d’eux qu’eux ont peur de moi.

« Certaines personnes âgées me demandent “Est-ce que vous mangez à votre faim en Afrique ?”. Je réponds que c’est partout dans le monde, même ici en France, il y a des gens qui ne mangent pas à leur faim. »

Moi je n’avais pas de préjugé avant de venir en France car je ne connaissais pas l’Europe. J’en avais seulement entendu parler. Il y a pleins de jeunes en Europe qui sont très fatigués et cherchent du travail mais n’en trouvent pas. Ils ont besoin de papier pour travailler, ils ont une maman qui les attend au pays et qui souffre.

« S’ils n’ont pas de papier, ils ne peuvent pas travailler, alors que pour trouver du travail il faut des papiers. »

C’est vrai que certaines personnes ne sont pas honnêtes, mais c’est à force de ne pas les croire et de ne pas leur donner de papiers. Laissez le temps aux personnes, laissez leur au moins 1 an d’essai, ça passe vite 1 an, pour voir si la personne va travailler.

« Par exemple, moi, si ça se passe mal avec un blanc, un français, ça ne veut pas dire que ça va mal se passer avec tous les français. Peut-être c’était simplement pas ma chance avec telle personne. »

Alors que certaines personnes ici disent que si telle personne est noire et qu’elle a fait ça alors tous les noirs aussi. Ce n’est pas normal en fait.

« Si toi tu veux aller en Afrique, c’est facile mais si un africain veut venir ici c’est dur. C‘est comme s’ils poussaient les gens à traverser la mer pour venir ici. Et quand ils sont là, on les rejette. »

Mes papiers

Je voudrais dire à la France de nous croire car quand on explique notre histoire, ce qu’on a traversé en arrivant ici, c’est vraiment très dur quand personne ne nous croit.

Mon pire souvenir en France c’est la juge pour enfants, je ne pourrai jamais l’oublier. Je lui ai expliqué mon histoire mais elle ne m’a pas cru, elle m’a dit qu’aucun être humain ne peut vivre ça et encore moins à mon âge. Alors que c’est ce que j’ai vécu.

« En plus, elle m’a dit qu’il n’y avait pas de mineures en Afrique. C’est comme si les mamans accouchaient d’enfants déjà adultes. Ça m’a touché. »

Je me souviens du jour où j’ai eu mes papiers, j’étais très contente, ce sont les Hébergeurs Solidaires qui m’ont annoncée la nouvelle. J’étais très contente, c’est vrai que je n’avais pas d’argent mais au moins, j’avais l’esprit posé.

« Quand l’association m’a appelé, ils m’ont dit “Bienvenue en France”, parce que jusque-là, sans papiers, je n’étais pas vraiment en France. »

Quelles sont les associations qui t’ont aidée à ton arrivée ?

Il y a les Hébergeurs Solidaires, ce sont les premiers qui m’ont vraiment aidées. Il y a eu Tremplin, les Orchidées Rouges et Toutes à l’abri qui m’ont beaucoup aidé aussi.

Les Orchidées Rouges

Les Orchidées rouges m’ont aidées car j’étais enceinte et je n’avais pas le moral. Elles m’ont également accompagnées car je suis excisée.

Tremplin

L’association Tremplin m’a aidé à apprendre à écrire et parler le français. Maintenant j’arrive à écrire, même à causer par message. Je fais moins de messages vocaux.

Toutes à l’abri

Toutes à l’abri m’ont aidées pour les vêtements, les couches pour l’enfant, pour me reposer, pour laver mes affaires et cuisiner.

Les Hébergeurs Solidaires, eux ils sont toujours là, toujours là pour t’aider à trouver une solution, à te sentir bien. Encore aujourd’hui, si j’ai besoin je les appelle. C’est la famille. Mes meilleurs souvenirs sont les moments passés au Moulin de Génissac avec l’association Symphonie équitable, ça m’a fait oublier pleins de choses. Je suis toujours partante pour une sortie au Moulin !

Quels sont tes projets pour l’avenir ?

J’économiserai pour faire mon restaurant ivoirien et je ferai ça à la rue Sainte Catherine.

Mon enfant

« Les enfants, ils n’ont pas besoin de grande chose, juste de l’amour de leurs parents. Je suis fière de moi car je travaille et je lui achète tout ce qu’il veut et je lui donne l’amour dont il a besoin. »

Ça me donne de la force, quand je vais au magasin et que je vois quelque chose pour mon fils, je l’achète avec ma carte. J’ai travaillé pour ça, donc je suis fière de ça.

Je voudrais lui transmettre le respect de mon pays, même s’il est né ici. Mon fils, je veux qu’il respecte tout le monde, moi sa maman, mais aussi les personnes dehors qu’il ne connaît pas.

« Je suis fière de moi, de celle que je suis aujourd’hui. Mon fils, je veux qu’il soit fier de lui-même. Pourquoi il attendrait que les gens lui disent qu’ils sont fiers de lui ? Lui- même il doit être fier avant les autres. Je suis fière de moi car je me suis battue pour avoir ce que je veux, devenir ce que je suis aujourd’hui. »

MOTS DE LA FIN

« Le fromage je n’aime pas, j’essaie mais je n’aime pas. Comment vous faites pour manger ça ? Par contre mon fils mange du fromage car il est né en France donc il doit manger les repas des français. Son papa aussi en mange. Mais moi je n’en mangerai jamais. »


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